Intus et in cute
Je forme une entreprise qui n'eut jamais d'exemple et dont l'exécution n'aura point d'imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature; et cet homme ce sera
moi.
Moi seul. Je sens mon coeur et je connais les hommes. Je ne suis fait comme aucun de ceux que j'ai vus; j'ose croire n'être fait comme aucun de ceux qui existent. Si je ne vaux pas mieux, au
moins je suis autre. Si la nature a bien ou mal fait de briser le moule dans lequel elle m'a jeté, c'est ce dont on ne peut juger qu'après m'avoir lu.
Que la trompette du jugement dernier sonne quand elle voudra; je viendrai, ce livre à la main, me présenter devant le souverain juge. Je dirai hautement: voilà ce que j'ai fait, ce que j'ai
pensé, ce que je fus. J'ai dit le bien et le mal avec la même franchise. Je n'ai rien tu de mauvais, rien ajouté de bon, et s'il m'est arrivé d'employer quelque ornement indifférent, ce n'a
jamais été que pour remplir un vide occasionné par mon défaut de mémoire; j'ai pu supposer vrai ce que je savais avoir pu l'être, jamais ce que je savais être faux. Je me suis montré tel que je
fus, méprisable et vil quand je l'ai été, bon, généreux, sublime, quand je l'ai été: j'ai dévoilé mon intérieur tel que tu l'as vu toi-même. Être éternel, rassemble autour de moi l'innombrable
foule de mes semblables; qu'ils écoutent mes confessions, qu'ils gémissent de mes indignités, qu'ils rougissent de mes misères. Que chacun d'eux découvre à son tour son coeur aux pieds de ton
trône avec la même sincérité; et puis qu'un seul te dise, s'il l'ose: Je fus meilleur que cet homme-là.
Commentaire composé:
Introduction
1. Une entreprise audacieuse et unique
2. Identité individuelle
3. Stratégie, rhétorique et théâtralité
Conclusion
Débat, question-réponse et ouvertures éventuelles sur d'autres textes
Introduction: Les confessions, ouvrage autobiographique de Rousseau couvre la vie de son auteur jusqu'à ses 53 ans (1767). Les 12 livres constitutifs de ce roman majeur sont subdivisés en deux
sous parties par son auteur lui-même : du Livre 1 au livre 4, nous découvrons sa vie de 1712 à 1740 (formation suisse, son installation à Paris à 28 ans), et du livre 5 au livre 12, nous vivons
les années 1741-1765 (vie mondaine dans les milieux de la musique et de la philosophie). Cet extrait étant l'incipit, c'est évidemment la première partie sur laquelle nous allons concentrer notre
effort. Ne perdons pas de vue que cet ouvrage a été publié à titre posthume (1782, la première partie et 1789, la seconde)
1. Une entreprise audacieuse et unique
Par le terme entreprise, on entend plus qu'une simple décision ou projet, c’est une notion de production qui est sous entendue. Si l'on s'attache scrupuleusement au texte, on note que les verbes
de volonté sont mis au subjonctif ou à l'impératif, que le texte alterne généralement futur et présent ce qui n'est pas sans donner une sensation omniprésente de certitude. Beaucoup de concepts
sont mentionnés sans être réellement développés, le plus intéressant - en tant que livre autobiographique- étant le concept de vérité. Le texte, dont la typographie est ordonnée de manière
architecturale (2 petits paragraphes et 1 grand) utilise de nombreuses formules autoritaires à l'instar de "moi seul", "ce sera moi". Le tout étant régi par une structure en abîme: son propre
discours et celui des autres.
2. L'identité individuelle
On repère maintenant la profusion des verbes d'analyse psychologique tels que "dévoiler", "sentir" etc. Le procédé rhétorique dont Rousseau use et abuse est la construction soit binaire ("rient
tu de mauvais, rien ajouté de bon") et ternaire («ce que j'ai fais, j'ai pensé, je fus"). Il s'agit là d'une analyse plus philosophique, Rousseau semble nous dire que chaque individu se perçoit
de façon intuitive, qu'il faut d'abord faire la démarche de la sensibilité pour ensuite passer à la connaissance de soi. Les procédés stylistiques abondent dans ce sens à l'exemple de
l'utilisation du pronom indéfini "chacun" qui met l'accent sur l'individualité ou encore le terme "semblable" (par deux fois) qui met en valeur la fraternité complétant l'individualité. Cet
extrait à quelque chose de solennel également, Rousseau va même jusqu'à dire (bien que j'encours le risque de le paraphraser) qu'il ne refuse pas d'être jugé mais qu'il exige un jugement étayé
sur son oeuvre. Néanmoins l'expression de son individualité semble s'estomper avec le texte puisque seules les premières phrases sont introduites par "je"
3. Stratégie, rhétorique, théâtralité
Nous sommes dans un incipit et Rousseau se doit de capter l'attention du lecteur. Son ouvrage débute d'ailleurs sur une épigraphe latine signifiant « intérieurement et sous la peau ».
Cet extrait a également une dimension religieuse qu'il faut traiter: on retrouve ici des allusions plus ou moins vagues à ce que l'on pourrait appeler de l'eschatologie (ce qui se produira à la
fin des temps) à la parousie (moment où tout le monde sera devant Dieu) et au fait exceptionnel que Rousseau tutoie Dieu sans, pour autant, le nommer directement. La théâtralité est peu présente
bien que des adverbes comme "hautement" donne un aspect solennel et presque théâtral.
Conclusion : On imagine que si Rousseau opte pour un tel titre, cela n'est pas sans vouloir faire allusion d'une part à l'ouvrage de Saint Augustin et d'autre part à la religion. Bien que cette
autobiographie n'est aucune valeur en terme de théologie, il s'agit d'un acte symbolique : celui d'avouer ses péchés et de s'en repentir. Il cherche donc à établir un portrait plutôt élogieux de
lui-même. Néanmoins on peut y voir comme un certain paradoxe puisque Rousseau est protestant et que les confessions sont abolies au sein du protestantisme.
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